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En boxe, tout comme en musique, l’adage de Miles Davis selon lequel "il n’existe pas mille sorte de moments mais seulement deux : les grands et les autres" est une vérité. Chaque mois, Sebastien Boniface revisite un des combats qui par son intensité dramatique a marqué les esprits au delà des générations, un des combats qui ont fait l'histoire de la boxe...

  

Le 14 février 1951, jour de la St Valentin, Sugar Ray Robinson, l'incontesté roi des welters, retrouve dans un stade municipal de Chigaco chauffé à blanc, pour la 6ème fois, son intime ennemi : le légendaire "Taureau du Bronx", Jake La Motta. Dernier acte d’une rivalité sans égal entre le danseur d’Harlem et la "brute" italo-américaine pour le titre mondial des poids moyens. 

One last time
Cinq fois déjà, Robinson et La Motta se sont opposés sur un ring. Toutes les cartes ont été jetées sur table. Pourtant, cette opposition de style, de culture et de personnalité fascine toujours. D’un coté, la virtuosité de Walker Smith Jr (Ray Robinson) né à Détroit dans le Michigan ; dont l’art du déplacement, des blocages et des remises ont illuminés les plus belles rampes du noble art... Un combattant au jeu de jambes et au sens de l’esquive qui en font un diamant. 
De l’autre, d’origine italienne (et de confession juive par sa mère) : Jacob La Motta, l’idole du Bronx dit "Le Taureau Enragé". Un dur encaisseur, râblé et courageux : un caïd qui fut élevé à l’école des rues du Lower East Side. Un vrai guerrier au tempérament bouillant qui monta sur les rings pour assouvir son agressivité et sa violence naturelle. Un battant comme les aiment les américains, qui se désaxe sans cesse et détruit ses adversaires en séries rapides… 
A 29 ans, lassé par sa domination en welters, Robinson est donc en quête. Son objectif : prendre la ceinture mondiale des poids Moyens de La Motta. Celle, arrachée en juin 1949 à Marcel Cerdan, sertie de diamants (grâce aux cotisions des habitants du Bronx pour honorer leur champion) dont se sépare jamais Jake. A tel point, que Vickie (sa superbe épouse blonde platine) avoue qu’il dort avec… Mais plus que pour ce trésor, cet énième acte sera une éternelle revanche. Car si Sugar possède un palmarès d’extraterrestre (122 victoires pour une seule défaite !). Une seule zone d’ombre gâche son statut de "boxeur absolu". Le 5 février 1943, après 165 combats amateurs et professionnels victorieux, pour la première, l'unique, Sugar Ray est descendu d’un ring, battu… mis à terre et déclaré battu aux points par Jake La Motta… Trois semaines plus tard, la belle est encore serrée. Mais Robinson triomphe. En pleine ascension vers le titre, l'artiste domine leurs deux autres retrouvailles deux années et demie plus tard. Teintés d’une violence inouïe, ces cinq premiers duels ont glorifié la bravoure (qui compense ses lacunes techniques) de l’italo-américain. Désormais en poids moyens, grâce à une puissance supérieure, ses fans croient à ses chances de renouveller l'exploit.

Sous influence 
Depuis ses débuts professionnels, homme d’affaires avertit, La Motta avait organisé ses propres réunions avec son frère (Joey) dans un cinéma dont il avait fait l’acquisition. Indépendant, cassant ainsi le circuit traditionnel des organisateurs et l’influence des mafieux qui font et défont la loi des rings, après s’être obstiné à repousser toutes les propositions malhonnêtes, La Motta finit par y céder … Car malgré son classement dès 1943 dans les meilleurs mondiaux, ses 90 combats en neuf années ne suffissent pas à lui ouvrir une perspective pour le titre. « Comme aucun des challengers blancs ne veulent m’affronter et qu’eux même ne veulent pas affronter les meilleurs noirs. J’ai été obligé de les boxer tous. C’est comme ça que je me suis tapé cinq fois Robinson ! »… En novembre 1947, devant son public du Madison, il se laisse arrêté par l’obscur Billy Fox au 4ème. En récompense, deux ans plus tard, enfin, le "Taureau" aura sa chance mondiale. Si La Motta ne put résister au Mariage de déraison (unissant boxe et mafia) qui teinte cette époque, Robinson, grâce à sa classe, n’aura jamais à s'y consentir. L'admirable Ray refusa toutes les approches d’arrangements faites par Frankie Carbo lors des précédents chocs face à La Motta. Et, en cette Saint Valentin, les boxeurs ne seront pas des marionnettes ! Trop de choses sont en jeu : une tonne de billets, mais surtout la fierté, la haine, l'envie de vengeance et le trésor de Jake. Sa couronne des moyens.

Haine et confiance
Lors de la conférence de presse, les relations entre les deux opposants en sont des plus tendues. Fatigué d'entendre vanter le génie de Sugar, La Motta avertit avec colère « Nous ne sommes plus en Welters. Cessez de rappeler nos combats précédents comme des évidences. Je lui promets la pire nuit de douleur ! Je l’ai déjà battu et je finirai ce travail !» . Ray, Souriant aux provocations du champion, se veut confiant... à tel point qu’il a déjà signé une garantie de 75 milles dollars pour son prochain défi : s’opposer au champion des mi-lourds, Joey Maxim. Mais personne n'est dupe : vaincu par La Motta, cette échéance pourrait héritée à ce dernier qui clame souvent : « Mettez les dollars et je combats n’importe qui ! Champion du monde des lourds compris !».
Robinson connaît cette "bête" par coeur. Elle devient féroce au fil des rounds ; intraitable... Même si Sugar sait a qu’il ne peut pas espérer que ce combat se finisse tôt, sa stratégie sera d’imposer un rythme infernal dès les trois premiers rounds pour pousser La Motta à être en surrégime. 

Rage contre classe 
Mais dès le coup de gong, c'est le tenant du titre qui se jette sur lui. "Le Taureau est lâché" ! Sa violence et sa brutalité dérèglent la science de Robinson… Ses rushs furieux parfois désordonnés enflamment les 14.000 supporters présents dans le Stadium. Le terrifiant travail au corps de l'italo-américain va couper son adversaire en deux ! Deux vicieux crochets gauches secouent Robinson à la fin du 3ème. Jake coince son rival dans un coin, qui fin et élancé, n’arrive pas à le tenir à distance. La Motta domine les cinq premiers rounds. Ses coups ouvrent le nez et la lèvre supérieure du challenger. Au 6ème, tout le monde est unanime :Le "Taureau du Bronx" va infliger à Sugar Ray sa première défaite depuis huit ans. Mais La Motta a vieillit. A 30 ans, il en parait dix de plus. Son style de battant sans concession l’a usé. Mais aussi, ses gros efforts et ses intenses privations (consentis pour perdre 8 kilos les semaines précédant l’affrontement) diminuent son endurance. Le 7ème round marque un changement : Robinson prend l’ascendant. Il use de ses parfaits uppercuts pour stopper l’ouragan. Sa gamme de coups est impressionnante. Sa vitesse, son coup d’œil et sa facilité gestuelle font merveille. Les coups brouillons du "Raging Bull" sont trop imprécis pour contrarier le danseur qui pilonne en directs. Mais en sang Jake continue sa chasse. Sa résistance phénoménale et sa farouche volonté de vaincre le fait surmonter la souffrance des coups encaissés. Ses attaques fougueuses deviennent de plus en plus imparfaites. Pommettes et arcades enflées, la fatigue envahit son corps au fil des minutes...


Phénoménal !
Lors des rounds suivants, le challenger réussit l’une des plus éclatantes démonstrations de boxe. Une vraie leçon ! De superbes combinaisons fusent de partout. La précision des poings qui martèle le visage de La Motta est diabolique. Ray enchaîne et accélère encore. Au dixième, il entend le new-yorkais lui marmonner en corps à corps « Tu n’y arrivera pas, espèce de bâtard noir, tu ne m’enverras pas au tapis ! ». Le courage de La Motta, comme la boxe de Sugar semble irréel ! Secoué, ballotté, ivre de coups, Jake ne veut pas tomber. Grimant de douleur, il avance toujours … Et au début du 11ème, il rassemble toutes ses ressources pour coincer Robinson dans un coin. Mais le visage gonflé, tuméfié, La Motta est en train de jouer sa vie , inconscient, si proche de la mort. Dos aux cordes, il provoque encore son adversaire… Au bord du ring, Gainford prie pour que l’arbitre abrège l’affrontement … Au 13ème, le combat devient inhumain ! Vickie en pleurs, s’est tourné dos au ring, ne pouvant plus assisté au calvaire. Robinson frappe et La Motta n’est plus qu’une cible. Jake ne se défend plus mais il ne tombe pas ! 56 coups le touchent de plein fouet, sans réponse… L’arbitre Franck Sykora stoppe le « massacre ». Ray Sugar Robinson est le nouveau champion des moyens.


Le Massacre de la St Valentin
Epuisé, ce dernier peut à peine soulever les bras au ciel. Pourtant, Ray entre dans l’histoire. Il devient le quatrième * à conquérir les prestigieux titres dans ses deux divisions (après Tommy Ryan : roi des Welters en Juin 1894 puis des Moyens en octobre 1898, Mickey Walker : champion des welters en novembre 1922 puis des moyens en décembre 1926, et Lou Brouillard : tenant des Welters en octobre 1931 puis du titre NBA des moyens en août 1933).
Assis sur son tabouret, son peignoir léopard sur les épaules, La Motta ne veut pas d’aide. Il défi encore son rival « Tu ne m’as pas fait mal. Tu m’as arraché mon titre mais tu ne m’auras jamais mis au tapis ! ». Dans le vestiaire, il restera une heure et demi sous oxygène... 
Le lendemain de ce classique d’une violence inhumaine, qui illustre parfaitement l’image duelle que véhicule ce sport entre fascination et répulsion ; si captivant et écoeurant à la fois ; l’Indianapolis News (en reference au 14 février 1929, lorsque les hommes d’Al Caponne avaient éliminé sept caïds de la bande rivale de G. Moran dans un garage à Chicago à six kilomètres du lieu du combat) titrera à sa Une : «Le Massacre de la St Valentin !», qualifiant de « crime au nom du sport, ce dégoutant hommage à la brutalité». 


Deux Légendes...
La Motta trouvera encore le désir de monter sur un ring dix fois, et ne quittera la boxe que trois ans plus tard. En 106 combats, il ne subira qu’un seul knock-down : en 1952, devant Danny Nardico. En 1954, il s’installera à Miami Beach où il ouvrira une discothèque. Tenu responsable de la prostitution d’une mineure dans son établissement, La Motta sera condamné et incarcéré durant six mois en 1956. Il avouera quatre années plus tard devant la commission Kefauver, son délit de corruption contre Fox. 
Cadet de sa victime de trois mois seulement, ce triomphe de Ray Robinson ne sera qu’une page de plus à sa légende… L'artiste ne tirera sa révérence qu’en novembre 1965 après avoir reconquit le titre des moyens à 5 reprises....

* Liste des champions du monde en poids Welters et Moyens : Tommy Ryan, Mickey Walker, Lou Brouillard, Sugar Ray Robinson, Carmen Basilio, Emile Griffith, Sugar Ray Leonard, Thomas Hearns, Roberto Duran, Felix "Tito" Trinidad et Oscar De La Hoya.

Sebastien Boniface, le 16 Février 2006